L'Europe et ses enjeux de sécurité

Webinaire du 26 Novembre 2020 en présence d'Yves DOUTRIAUX

Originaire de Lille, Yves Doutriaux suit une formation économique à ce qui était à l’époque Lille-1 puis rentre sur concours à Sciences-Po Paris. Il réussit ensuite le concours d’entrée de l’ENA à la sortie de laquelle il embrasse la carrière diplomatique en rejoignant le Quai d’Orsay. Il poursuit sa carrière au sein de ce ministère par divers postes (Premier secrétaire de l’Ambassade de France à Tunis, Porte-parole adjoint du ministère des Affaires étrangères par exemple) et a eu la chance d’assister aux travaux d’élaboration du traité de Maastricht lorsqu’il était conseiller auprès de la représentation de la France au sein de l’Union Européenne. Yves Doutriaux a notamment été représentant permanent adjoint de la France auprès du Conseil de sécurité de l’ONU et Ambassadeur de France auprès de l’Organisation de la Sécurité et la Coopération et Europe (OSCE).

Son livre, La diplomatie : les dessous des relations entre les Etats, traite de la diplomatie en général. Il contient notamment la description de la journée type d’un ambassadeur dans une ambassade bilatérale (par opposition aux ambassades multilatérales dans lesquelles il a pu travailler comme l’Union Européenne ou l’ONU). Parmi les missions confiées à l’ambassadeur, il y notamment la défense des intérêts économiques de la France. En effet, l’ambassadeur, par son réseau local, doit être capable d’aider une entreprise française souhaitant s’établir dans le pays donné, ici le Japon. Outre cela, sa mission revêt aussi un pan culturel : il reçoit des artistes et des personnalités locales, mais peut aussi, en collaboration avec un musée japonais, organiser une exposition. D’un autre côté, il supervise aussi la coopération universitaire et la mise en place de partenariats entre les établissements d’enseignement supérieur des deux pays.

Dans un volet purement politique, il est au centre des interactions entre les gouvernements français et japonais. Il incite les ministres à se rencontrer voire le Président à se rendre lui-même au Japon afin de discuter. Yves Doutriaux prend l’exemple des pommes françaises, dont l’export était très compliqué à cause de normes phytosanitaires contraignantes. L’intervention de l’ambassadeur et son invitation aux ministres français et japonais de l’Agriculture a se rencontré a finalement rendu possible cet export.

Ainsi, selon lui, l’ambassadeur est la « tour de contrôle de la France au Japon ». Il supervise tout ce qui touche les intérêts de la France. Dans l’autre sens, il est un orateur privilégié pour les japonais et facilite ainsi grandement les contacts entre les deux pays.

Yves Doutriaux nous a parlé du rôle d'ambassadeur adjoint: celui-ci supplée l’ambassadeur au Conseil de sécurité. Son rôle est de représenter la France (membre permanent) au sein du Conseil de sécurité. Cette institution est l’organe suprême de l’ONU et est chargé de la paix et de la sécurité. Dans les faits il doit réfléchir à la réponse à apporter aux crises diverses qui peuvent traverser le monde. Il y apporte des solutions comme les Casques bleus, aujourd’hui présents au Mali ou en République démocratique du Congo, où ils y sont depuis 1999. Ces opérations de maintien de la paix sont souvent très compliquées mais pour résumer, ce Conseil composé de 15 membres a pour mission d’« aider les Nations Unies à aider les pays en souffrance ». Les Nations Unies contiennent aussi un organe important : l’Assemblée générale dans laquelle les chefs d’Etats et de gouvernements se rencontrent. Yves Doutriaux souligne le fait que ces rencontres sont une opportunité de dialogue immense puisque le monde entier est réuni à New-York pendant une quinzaine de jours. L’Assemblée générale est le lieu de débat de questions transversales comme le réchauffement climatique, les aides au pays en difficulté, ou la gestion des crises. C’est aussi parfois le lieu de discussion de sujets territoriaux très ciblés, tels que le conflit israélo-palestinien qui occupe cette assemblée depuis presque sa création ; ou encorde, de conflits gelés comme le cas de Chypre (dont une partie est sous occupation turque) ou du Sahara occidental.

Nous avons posé la question de L’OSCE - l'organisation régionale de sécurité - et si celle-ci avait jusque-là rempli certains de ses objectifs, que ce soit dans le domaine politico-militaire, économique ou encore environnemental. Yves Doutriaux nous a expliqué que l’OSCE est une organisation internationale mais non universelle. Elle regroupe les pays de l’hémisphère Nord, et on dit d’elle qu’elle va de Vancouver à Vladivostok en passant par La Valette. Sur le plan historique, l’OSCE est issue de l’Acte final d’Helsinki signé en 1975. C’est l’URSS qui est à l’origine de cette organisation car les soviétiques voulaient un accord avec l’Europe et l’Amérique du Nord leur garantissant que les frontières issues de la Seconde Guerre mondiale ne bougeraient pas ; notamment en Allemagne, séparée en deux. L’URSS voulait ainsi conserver les frontières du Pacte de Varsovie, organisation dans laquelle elle avait les pleins pouvoirs, fait illustré notamment par l’intervention de chars russes afin de mater les révoltes hongroises ou tchèques. Les Etats-Unis et les états européens se montrant réticent, l’URSS accepte l’ajout d’une « troisième corbeille » : une dimension humaine consacrant la liberté publique, d’expression, de presse… en bref, les droits de l’Homme. Par exemple, des juifs soviétiques voulant un visa pour partir à l’Ouest ou en Israël se le voit refusé. Les Etats-Unis et les européens exigent donc une liberté de circulation pour ces personnes en échange d’un accord d’un maintien des frontières. L’acte final d’Helsinki est donc signé par Brejnev et tous les dirigeants soviétiques de l’époque. Il va être renforcé en 1991 par la signature de la Charte de Paris consacrant la création de l’OSCE dont la mission première est la transition politique et économique des pays anciennement sous dictature communiste. L’OSCE est donc, comme l’a dûment souligné M. Doutriaux une organisation touchant aux droits de l’Homme et à leur respect. Elle est aujourd’hui établie à Vienne.

D’autre part, cette organisation a un volet politico-militaire : elle veut régler pacifiquement les conflits et les différends, une tâche loin d'être simple. En outre, des conflits éclatent parfois entre deux pays membres comme entre la Russie et l’Ukraine à la suite de l’annexion de la Crimée, et à la volonté d’indépendantisme de trois provinces ukrainiennes qui sont entrées en rébellion, soutenues par la Russie. Un cessez-le-feu a été conclu mais celui-ci étant souvent rompu ; l’OSCE envoie des observateurs en Ukraine afin de déterminer quelle partie est en faute, qui a tiré, et d’où. L’OSCE est donc très investie dans la gestion des crises et le désarmement. Elle a par exemple fait ratifier un accord au début des années 1990s visant à réduire le nombre de chars, de pièces d’artilleries… en bref, de forces conventionnelles des parties. Ces accords sont cependant remis en cause aujourd’hui, notamment depuis 2014 par la Russie de Vladimir Poutine. Un autre exemple donné par Yves Doutriaux est le programme « Ciel ouvert », censé permettre à n’importe quel avion militaire de survoler un autre pays membre et de prendre des photos. Ou encore, le fait que les parties de l’OSCE peuvent observer les manœuvres militaires organisées par une autre partie. Ces mesures, qui sont des « mesures de confiance » sont aujourd’hui en difficulté et dénotent un manque de confiance, notamment, de la Russie. Certains ne manqueront pas de se questionner, voire de souligner un éventuel retour à la guerre froide. Les résultats de l’OSCE dans le domaine sont donc mitigés mais au moins, souligne notre interlocuteur, elle existe, et on s’y parle. Parfois sur un ton acrimonieux comme entre la Russie et les pays baltes sur la question des minorités russophones, mais l’important est que le dialogue soit là.

Sur le plan, économique et environnementale, M. Doutriaux admet que la valeur ajoutée est modeste. La place dans ces domaines est laissée à des acteurs tels que l’Union Européenne qui a une vocation beaucoup plus économique.

Enfin, l'ambassadeur a tenu à souligner l’activité très importante de l’OSCE sur les droits de l’Homme. Celle-ci envoie par exemple des observateurs pour vérifier que ceux-ci soient appliqués, notamment lors des élections. Les observateurs (qui peuvent être de jeunes étudiants comme des retraités, et qui peuvent varier de quelques dizaines à plus de 1500) prennent en compte la campagne, le décompte et la sincérité de l’élection. Ils étaient notamment présents lors des scrutins de 2003 et 2004 en Géorgie et en Ukraine. Scrutins qui, face à un constat de vol, ont dû être recommencés, non sans passer avant par la révolution rose en Géorgie et la révolution orange en Ukraine, mouvements populaires de protestation. Ces trucages d’élection ont encore eu lieu en Biélorussie cette année, sans que le peuple ne parvienne à se faire entendre cette fois.

A propos du rôle de l'OTAN et de l'Union Européenne qui peut discréditer l'OSCE en termes de garantie de sécurité en Europe, Yves Doutriaux explique que ces deux organisations ne sont pas de taille, ni d’objectifs comparables. L’Union européenne et l’OTAN regroupent actuellement respectivement 27 et 30 pays membres, tandis que l’OSCE en regroupe 57. D’autre part, l’OTAN est une alliance militaire ayant pour but la protection commune. L’UE est quant à elle une union économique dont la dimension défense-sécurité est beaucoup plus récente (elle date de Maastricht et de Lisbonne). L’avancée la plus grande pour l'Union Européenne est le souhait du président Macron pour une mise en commun des forces, et non une armée commune, afin d’agir ensemble contre une menace extérieure. L’UE a déjà lancé ce projet sous l’égide de certains membres des opérations extérieures comme l’intervention française au Mali (Barkhane) où des instructeurs européens sont envoyés afin de renforcer et d’entraîner l’armée malienne, ou encore dans des opérations de lutte contre la piraterie en Océan Indien qui pouvait mettre en danger les intérêts commerciaux européens.

Outre tous ces aspects politico-militaires, l'OSCE est davantage tournée vers la sécurité, même humaine. Les réunions de l’OSCE sont d'après l'ambassadeur de grands forums, un lieu d’échange d’expertises donnant lieu a de petites actions ponctuelles et pratiques. Il prend pour exemple la formation des policiers du Kirghizistan : le gouvernement kirghiz a demandé à l’OSCE de l’aider à former sa police. Celle-ci tirait en effet à balles réelles sur des manifestants pacifiques, un problème moral et en droit. Des CRS français sont alors partis au Kirghizistan afin de former les forces de police locales. Un autre exemple est l’envoi au Tadjikistan, pays qui sort de 20 ans de guerre civile, de militaires afin de déminer l'intervention à haut risque, demandant ainsi un niveau d’expertise dont ne disposait pas les tadjiks.

Nous avons posé la question des enjeux actuels pour la sécurité européenne (notamment à la suite des derniers attentats terroristes). D'après Yves Doutriaux, les enjeux sont aujourd'hui très nombreux : entre la cybercriminalité, le populisme, le terrorisme, ou l’appétit conquérant de deux grands voisins (la Russie et la Turquie), l’UE a de quoi faire. A cela vient s’ajouter la pandémie que nous traversons actuellement. Les responsables européens ont produit en 2016 un document relatant les enjeux sécuritaires de ces dernières années, mais celui-ci est déjà, a bien des égards, obsolète. Il nécessite une mise à jour très régulière car l’UE connait des défis et des enjeux multiples et imprévisibles. Cependant. M. Doutriaux a souligné que l’Union progresse puisque la Commission européenne a négocié des vaccins pour toute la population européenne ou l’UE a, pour la première fois, accepté de s’endetter afin de mettre en place une aide aux pays les plus touché économiquement par la crise.

L'ambassadeur nous a également éclairés sur l'impact du changement de présidence américaine sur les relations entre l’Europe et les Etats-Unis, et notamment au niveau de la sécurité européenne. D'après lui, les relations entre les Etats-Unis et l’Europe seront plus faciles, et auront un ton et un style moins emprunt de la vision concurrentielle qu’en avait Donald Trump. De plus, l’administration Biden ne sera normalement pas opposé au multilatéralisme. Seulement, Yves Doutriaux pense que les Etats-Unis vont progressivement, et cela à déjà commencé selon lui, à accorder beaucoup moins d’intérêt à l’Europe pour se tourner vers le Pacifique et la Chine. L’Union Européenne doit donc acquérir plus d’autonomie vis-à-vis de son voisin transatlantique.

Nous avons évoqué avec l'ambassadeur l’accord qui met fin au conflit Arménie-Azerbaïdjan et du rôle de la Russie, accord ayant surpris Monsieur Yves Doutriaux. Il a tenu à souligner que l’Arménie est un pays pauvre, alors que l’Azerbaïdjan tire sa richesse du pétrole, ce qui lui a permis de renforcer son armée et de prendre sa revanche, avec le soutien fort de la Turquie, après avoir perdu le conflit de 1988-1994. La Russie est restée prudente pendant tout le conflit avant d’intervenir diplomatiquement en voyant la défaite de l’Arménie se profiler. Elle a mis en place une médiation et a envoyé 2000 soldats afin de faire respecter le cessez-le-feu. La question maintenant est de savoir quels seront les droits et les protections dont bénéficieront les Arméniens restés en Artsakh et enclavés en plein milieu du territoire azéri, avec pour seul sortie une route les reliant à l’Arménie et contrôlée par les forces russes. M. Doutriaux a tenu à souligner le rôle utile de la Russie dans le règlement de ce conflit.

Enfin, à propos d’une éventuelle réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, aujourd’hui jugé trop peu représentatif du monde actuel, l'ambassadeur a expliqué que la France est aujourd'hui favorable à une telle réforme, mais celle-ci qui se heurte au désaccord de trois acteurs majeurs : les Etats-Unis, la Russie et la Chine (trois membres permanents). En effet, ceux-ci voient d’un mauvais œil la potentielle arrivée comme membre permanent de l’Inde, de l’Allemagne, du Japon, du Brésil et d’un pays africain. Le nombre de pays favorables à cette réforme est pourtant élevé mais ces trois puissances font blocage. Une autre piste de réforme serait la limitation de l’utilisation du droit de véto aux seuls intérêts vitaux du pays en question. En effet, cela permettrait de traiter plus facilement des situations de crises comme l’Ukraine ou la Syrie, toutes deux bloquées par le véto russe. Il s’agirait donc de forcer les grandes puissances à trouver un compromis et à négocier au lieu de mettre leurs vétos.

 

Nous tenons à remercier monsieur Yves Doutriaux et l'AFNU pour ce Webinar!

L'équipe d'Espomun.